1 CEL/ELC Working Group "Langues et sciences"

Les enjeux du plurilinguisme pour la qualité de l’enseignement supérieur
et de la recherche dans le contexte de l’internationalisation (version provisoire)

 Quelques réflexions pour des actions

Les réflexions et actions proposées ici sont issues du groupe de travail «Langues et science» du Conseil Européen pour les Langues /European Language Council (CEL/ELC). Elles s’inscrivent dans le cadre de la controverse actuelle sur les apports et les risques de l’usage d’une langue unique (en l’occurrence l’anglais comme lingua franca / lingua academica)pour le monde de la recherche et de l’enseignement supérieur. Elles visent à donner des arguments scientifiques pour le développement de solutions alternatives plurilingues (intégrant l’anglais et les autres langues) au service de la qualité des savoirs scientifiques et académiques, aussi bien en termes de construction que de transmission de ces savoirs.

Si l’on admet aujourd’hui l’importance du plurilinguisme pour la société, la culture et plus récemment pour l’économie, le monde de la science échappe encore largement à un tel questionnement. Or, la science se fait et se transmet, elle aussi, dans et par la communication, impliquant une réflexion sur les différentes formes de cette communication. Aujourd’hui, la construction et la transmission des savoirs se fondent sur un monolinguisme grandissant, l'anglais lingua franca / lingua academica étant conçu comme condition d’une connaissance qui se veut universelle. Cette conception est fondée cependant sur l’illusion de la transparence des langues et de l’universalité des modes de communication, considérés comme de simples véhicules au service des idées et des découvertes. Bien que l’anglais ait permis une extraordinaire avancée de la connaissance, il peut aussi à terme conduire à son appauvrissement, au risque de développer une monoculture de la connaissance et de la science, dans la mesure où les pratiques langagières interviennent de manière configurante sur les savoirs et les savoir-faire, jouant un rôle de «médiation» aussi bien en termes de schémas cognitifs que de modèles d’action dans leur construction et leur transmission.

Dans cette optique, le plurilinguisme se pose comme antidote à l'écrasement des cultures académiques et scientifiques, comme garant de la pluralité des perspectives, et dès lors de l’«épaisseur», de la richesse et de la qualité des savoirs. Il sert tout à la fois de révélateur de la médiation langagière des savoirs, en tant qu’il provoque un «choc» entre plusieurs manières d’interpréter la réalité par la langue et la communication, et de «renforçateur» (par une «re-médiation») pour augmenter la conceptualisation (atouts cognitifs) etpour optimiser la communication (atouts communicatifs et stratégiques).

Ces réflexions nous conduisent à engager trois types d’actions, tout à la fois en termes de dissémination, de nouvelles investigations et d'actions pour la mise en place de politiques linguistiques institutionnelles fondées sur le plurilinguisme.

Premièrement, une grande action de sensibilisation à la «médiation» et à la «re-médiation» des savoirs et des savoir-faire par les pratiques plurilingues auprès des spécialistes des autres disciplines (et en particulier des sciences dures), sur la base des résultats de recherche récents.

Deuxièmement, le lancement d’un projet européen dans le cadre de «Horizon 2020», qui prendra les institutions de recherche en tant que telles comme terrains d’investigation. La langue et la communication y seront envisagées non comme objet de recherche mais comme moyen (instrument) de recherche, dans leurs fonctions de transversalité et de médiation. Il s’agira de poser ainsi de façon plus approfondie encore la question de l’impact d’une langue unique sur la construction et la transmission des savoirs et de l’opportunité de développer des solutions alternatives plurilingues au service de la qualité des savoirs.

Et troisièmement, une initiative pour la mise en place de politiques linguistiques au niveau institutionnel dans les hautes écoles et les institutions de recherche, accompagnées de plans d'action concrets, tenant compte du rôle central du plurilinguisme comme condition nécessaire à la qualité de la formation et de la recherche dans le contexte de l'internationalisation. On soulignera ici l’importance d'un profil plurilingue et pluriculturel adéquat des enseignant·e·s, des étudiant·e·s et des chercheur·e·s, ainsi que d'une nécessaire dimension plurilingue dans la communication institutionnelle et scientifique.

 

Pour le groupe de travail « Langues et sciences » du CEL/ELC                                                   

Anne-Claude Berthoud